Il est rare que les participants aux marchés soient à court de phrases accrocheuses pour décrire un contexte particulier. À l’heure actuelle, l’expression « élevés pendant plus longtemps » est celle qui a la cote; elle fait référence à la probabilité que les taux d’intérêt au Canada et aux États-Unis demeurent élevés pour les prochains trimestres. Bien que cette thèse soit populaire, elle ne fait aucunement consensus. Il y a un désaccord important sur la question de savoir si les économies atteindront un atterrissage en douceur – comme le laissent entendre les cours boursiers et comme semblent le croire les banques centrales – ou si une récession surviendra du fait des taux élevés soutenus pendant 18 mois.
Lors de leur réunion respective de septembre, la BdC et la Fed ont annoncé qu’elles prenaient une pause dans les hausses de taux, la première les fixant à 5,0 % et la seconde, dans une fourchette de 5,25 % à 5,50 %. La question qu’il faut se poser est donc la suivante : les taux resteront-ils à 5,0 % ou plus dans un avenir prévisible afin de s’assurer que l’inflation est maîtrisée? Ou bien les banques centrales réduiront-elles les taux à mesure que les économies fléchiront? Comme ce fut le cas pour tout le reste pendant le présent cycle, les perspectives d’inflation et de croissance sont inhabituellement difficiles à interpréter. Toutefois, divers indicateurs économiques avancés qui ont fait leurs preuves – comme les nouvelles commandes dans le secteur manufacturier, les nouvelles demandes de prestations d’assurance-chômage et l’inversion prolongée de la courbe des taux – signalent une forte probabilité de récession durant les prochains trimestres, laissant planer un doute sur l’argument selon lequel les taux demeureront élevés pendant plus longtemps. En fait, au moment d’écrire ces lignes, les prévisions consensuelles de Bloomberg faisaient état d’une probabilité de récession de 55 % au cours des 12 prochains mois1, même si ce pourcentage a diminué de façon régulière pendant les derniers mois, les données sur l’inflation et la croissance ayant généralement affiché une tendance favorable.
L’argument selon lequel les taux demeureront élevés pendant plus longtemps est principalement avancé par les banques centrales, qui ont été forcées de procéder à une longue série de hausses de taux dès le début de 2022 après avoir miné leur crédibilité lorsqu’elles ont décrit l’accélération rapide de l’inflation comme « transitoire » pendant la majeure partie de 2021. La BdC et la Fed ont réaffirmé leur engagement à l’égard d’une cible d’inflation de 2,0 %. L’inflation – telle qu’elle est mesurée par l’IPC global – a nettement reculé par rapport au sommet atteint au milieu de 2022, mais elle a aussi augmenté pendant les derniers mois pour s’établir à 4,0 % au Canada et à 3,7 % aux États-Unis sur 12 mois en août. Ce changement donne à penser que l’atteinte de la cible de 2,0 % pourrait s’avérer difficile. Par ailleurs, la Banque centrale européenne a porté son taux directeur à 4,0 % en septembre et a laissé entendre qu’il s’agirait de sa dernière hausse, malgré un IPC global de 5,3 %.
Quelle est la prochaine étape?
Même si un atterrissage en douceur se concrétisait – ce qui serait caractérisé par un retour durable de l’inflation à sa cible de 2,0 %, une absence de récession ou une contraction très faible, et aucune hausse importante du taux de chômage2 –, les taux d’intérêt pourraient rester inchangés pendant la majeure partie de 2024 afin d’enrayer l’inflation. Toutefois, le niveau d’endettement des économies canadienne et américaine (en particulier celui des ménages canadiens et du gouvernement américain) fait en sorte que les taux d’intérêt devront être réduits. Étant donné le montant de la dette qui devra être refinancé durant les prochaines années, il est peu probable que l’un ou l’autre des marchés puisse maintenir les taux réels (taux nominaux moins l’inflation) aux niveaux actuels pendant une période prolongée.
Même si les prévisions sont inhabituellement complexes, nous hésitons à ignorer les signaux économiques mentionnés ci-dessus ainsi que les signes d’un ralentissement à venir, compte tenu de leur fiabilité éprouvée. En prévision d’une réduction des taux par les banques centrales en 2024, nous conservons une orientation défensive à l’égard des actions, surpondérons les liquidités et recherchons des occasions d’accroître la pondération des titres à revenu fixe, où les profils risque-rendement semblent de plus en plus favorables.