COMMENTAIRES SUR LES MARCHES

Le lien entre les chaînes de blocs et l’investissement

Il est facile de tenir pour acquise toute la comptabilité qui permet au système de bien fonctionner. Mais ce n’est plus le cas. Le changement est en chemin.

08.03.2021 - Giles Marshall, vice-pr�©sident et gestionnaire de portefeuille

Un total de 40 millions de transactions financières y est réalisé chaque jour. Il s’agit du nombre atteint en Inde en octobre 2020 qui devrait maintenant approcher du milliard[1]. De plus, ce chiffre ne représente qu’une fraction du volume considérable des multiples transactions réalisées jour et nuit par les particuliers, les entreprises et les gouvernements. Pensez maintenant à l’ampleur que prennent la tenue de livres et la comptabilité que nécessitent ces transactions. Il était facile de tenir tout cela pour acquis, mais ce n’est plus le cas. Les chaînes de blocs font leur apparition et changent la donne. Pourquoi les investisseurs devraient-ils se sentir concernés? Découvrez ce que Stephen Dover et Giles Marshall pensent quant au vaste potentiel d’une telle innovation et votre portefeuille.

Q : Pouvez-vous nous expliquer en quelques mots en quoi consistent les chaînes de blocs?

Giles Marshall : La chaîne de blocs repose sur une technologie d’enregistrement décentralisée souvent associée aux cryptomonnaies, comme le Bitcoin[2] qui fait les manchettes pour de bonnes ou de moins bonnes raisons. Nous croyons toutefois que la chaîne de blocs mérite que les investisseurs lui accordent plus d’attention. En raison de sa capacité incroyable à favoriser l’innovation, il serait réducteur de croire qu’elle n’est qu’une technologie utilisée pour les cryptomonnaies.

Stephen Dover : Les événements du passé peuvent nous donner un aperçu de la révolution que pourrait provoquer la technologie des chaînes de blocs. Durant la Renaissance, deux événements importants aux fins de notre discussion se sont produits. En Italie, Luca Pacioli a été le premier à publier un livre qui présentait pour la première fois la comptabilité en partie double[3]. Son ouvrage a été imprimé sur une machine à impression, une invention qui permettait depuis peu de diffuser à faible coût des informations dans toute l’Europe. Les travaux de Pacioli ont été à l’origine de grands changements en finance, en économie et sur le plan géopolitique. Les institutions financières italiennes sont devenues plus fortes et ont occupé une position dominante pendant quelques siècles. Grâce à la comptabilité en partie double, les entreprises ont été en mesure de prendre des décisions plus éclairées. Les entreprises et les pays ont commencé à se prêter des fonds. Le monde de la finance a été transformé.

Dans les années 1990, personne à mon avis n’a été capable de prédire à quel point Internet pouvait transformer notre façon de partager des données, des documents et des idées, et faire tomber les obstacles qui ont pu mener à une démocratisation du partage de l’information. Il était impossible de prévoir non plus l’émergence d’une multitude de modèles d’affaires grâce à l’Internet.

Les chaînes de blocs représentent une nouvelle occasion de transformation, semblable à celle qui s’est produite durant la Renaissance, qui s’appuie sur Internet, une plateforme qui est une source permanente d’innovation.

« Les chaînes de blocs représentent une nouvelle occasion de transformation, semblable à celle qui s’est produite durant la Renaissance. » - Stephen H. Dover

Q : En quoi la chaîne de blocs est-elle une source potentielle de perturbations?

Giles Marshall : D’entrée de jeu, il est important de comprendre l’une des caractéristiques fondamentales du fonctionnement de la chaîne de blocs. Habituellement, les gens ont recours à un intermédiaire de confiance pour ce qui est du traitement des renseignements et des transactions financières. Par exemple, la banque fait office de centrale d’administration entre les consommateurs et les marchands.

La chaîne de blocs maintient toutefois un registre électronique des transactions distribué dans un réseau de systèmes informatiques. Chaque bloc qui compose la chaîne renferme plusieurs transactions et chaque nouvelle transaction est enregistrée dans le registre des participants. L’avantage principal d’avoir recours à cette méthode de tenue des registres est qu’il est très difficile d’en modifier les renseignements ou de les pirater. La chaîne de blocs facilite les transactions entre personnes, car la confiance des participants repose sur le réseau et non sur leur confiance mutuelle ou sur celle à l’égard d’une grande institution. Ils ne ressentent plus le besoin d’avoir recours à un intermédiaire de confiance pour faciliter les transactions.

La chaîne de blocs perturbe déjà plusieurs secteurs, comme celui des services financiers, et c’est pourquoi il n’est pas étonnant qu’elle retienne l’attention des banques. Le même processus de transmission et d’enregistrement des renseignements est utilisé à d’autres fins, notamment dans les dossiers médicaux, l’assurance, les paiements, les opérations dans le secteur de l’énergie et la gestion des chaînes d’approvisionnement. Plus de la moitié des répondants au Sondage mondial de Deloitte 2020 sur la chaîne de blocs ont affirmé que l’adoption de la chaîne de blocs fait partie de leurs cinq priorités stratégiques pour les 24 prochains mois[4].

Stephen Dover : Même si la technologie est relativement nouvelle et qu’elle continue à évoluer, la valeur de la chaîne de blocs à l’échelle mondiale devrait approcher les 40 G$ US en 2025, par rapport à 3 G$ US en 2020[5]. Si les nouvelles applications de la chaîne de blocs qui sont à l’essai dans les entreprises sont déployées à grande échelle, elles pourraient représenter un avantage concurrentiel de taille dans 5 ou 10 ans[6].

À l’opposé, la chaîne de bloc pourrait entraîner des difficultés pour certaines entreprises, comme Kodak l’a déjà vécu. L’expérience de Kodak est une bonne leçon à retenir, même si elle est plus ou moins bien comprise et qu’elle est devenue un cliché. Kodak était un chef de file au chapitre de la technologie lorsque la demande de caméras numériques a commencé à augmenter. Ses difficultés n’étaient pas attribuables à l’invention, mais bien à un manque d’innovation commerciale. À l’heure actuelle, les entreprises font face à un risque semblable. Elles doivent analyser les besoins de leurs consommateurs et mettre en place des modèles d’affaires qui vont satisfaire à ces besoins de la manière la plus efficace possible. La technologie de la chaîne de blocs pourra, à notre avis, permettre à de nombreuses entreprises d’exécuter leurs modèles d’affaires.

Q : Croyez-vous que le taux d’adoption de la chaîne de blocs progressera de façon constante?

Giles Marshall : La technologie n’est plus considérée comme expérimentale et est largement reconnue comme étant un facteur de changement en plus de pouvoir être utilisée à plusieurs sauces à l’échelle de l’entreprise. Pour le moment, les points faibles de la chaîne de blocs sont sa rapidité et son évolutivité, mais il ne fait aucun doute qu’il y aura des progrès à ce chapitre. Certains facteurs, comme le coût de remplacement ou de mise à niveau des systèmes existants, les menaces en matière de sécurité et la nécessité de clarifier la réglementation, pourraient ralentir les progrès. Or, même si ces facteurs pourraient ralentir les progrès de la chaîne de blocs, ils ne devraient pas les freiner.

Q : Quels sont les principaux thèmes qui évolueront à votre avis?

Stephen Dover : Même si l’on parle beaucoup des cryptomonnaies qui ne sont pas émises par des États, comme le Bitcoin, qui peuvent exister grâce à la technologie de la chaîne de blocs, il faut souligner que les pays s’activent à émettre des monnaies numériques de banque centrale (MNBC) pour représenter leur monnaie fiduciaire (pièces et billets). La Chine est la plus avancée à cet égard, suivie notamment de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et de la Corée du Sud. Les États-Unis rattrapent leur retard.

Un peu comme l’Italie durant la Renaissance, l’adoption d’une technologie d’enregistrement décentralisée et l’émission d’une MNBC détermineront la capacité d’un pays à gérer sa technologie et son système financier en plus d’avoir une incidence sur la place qu’il occupera sur la scène géopolitique. Ce sont les pays qui gagneront la course vers l’adoption de la chaîne de blocs qui auront le plus de pouvoir. Les États-Unis et la Chine se trouvent en tête. La course sera suivie de près à l’échelle mondiale.

Si l’on aborde la question sous l’angle des placements, nous avons parlé plus tôt de la démocratisation de l’information qui s’est produite grâce à l’Internet. Nous nous attendons à ce que la chaîne de blocs favorise une démocratisation de la valeur grâce à ses innovations en matière d’émission de jetons et de fractionnement de la propriété d’actifs. Cela pourrait avoir comme effet de favoriser grandement l’accès à des occasions de placement, notamment dans les placements illiquides et autres que publics.

Comme nous gérons le risque, nous cherchons à déterminer et à analyser les connaissances qu’ont les entreprises de la chaîne de blocs et ses retombées sur leurs activités et leurs clients. Nous cherchons à comprendre la stratégie des équipes de gestion à l’égard de cette innovation, ce qu’ils ont l’intention d’en faire, comment ils intégreront la chaîne de blocs à leurs modèles d’affaires, qu’il soit nouveau ou existant, quelles occasions émergeront de leurs efforts. Par exemple, à l’échelle mondiale, les marchés émergents ont de plus en plus recours à la technologie et misent davantage sur la croissance que les marchés développés. C’est pourquoi nous ne serions pas surpris de voir ces innovations émerger de pays comme l’Inde. Nos observations auront sans doute des effets sur les entreprises qui font partie de votre portefeuille au cours des mois et des années à venir.

 

NOTES:

  1. « At 41 million real-time transactions a day, India leads the world: Report », The Times of India, article publié le 7 octobre 2020, https://timesofindiaindiatimes.com.
  2. La chaîne de blocs est le dispositif d’enregistrement électronique partagé le plus utilisé à l’heure actuelle et le terme est utilisé de façon générique.
  3. David Kestenbaum, « The Accountant Who Changed The World », NPR, article publié le 4 octobre 2012, https://www.npr.org/sections/money/2012/10/04/162296423/the-accountant-who-changed-the-world.
  4. Linda Pawczuk, Jonathan Holdowsky, Rob Massey, et Brian Hansen, « Deloitte’s 2020 Global Blockchain Survey; From promise to reality » (Sondage mondial de Deloitte 2020 sur la chaîne de blocs), https://www2.deloitte.com.
  5. « La valeur du marché mondial de la chaîne de blocs devrait passer de 3,0 G$ US en 2020 à 39,7 G$ US d’ici 2025, une progression à un taux de croissance annuel composé (TCAC) de 67,3 % », traduction libre d’un extrait d’un article de Reportlinker publié le 13 mai 2020, https://www.prnewswire.com/news-releases.
  6. Viraj B. Patel, « Blockchain: The Next Wave of Technology Disruption » Fiduciary Trust International, article publié le 16 août 2018, https://www.fiduciarytrust.com

 

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